La déambulation théâtrale : attendris ensemble UN ART DE LA RENCONTRE

Les arts de la rue, comme le joueur de flûte de Hamelin, hameçonnent et transportent leur auditoire dans le dédale des villes grâce aux pouvoirs de la musique et de l’image. Une forme particulière, que nous choisissons de nommer la déambulation théâtrale, mise davantage sur les mots. Ce recours au texte comme support premier pour entraîner artistes et public dans un déplacement collectif fait sa singularité.

Une généalogie serait à tracer, qui passerait par le Théâtre de l’Unité, Délices Dada, les Batteurs de pavé, le Pudding Théâtre, CIA, et mènerait jusqu’à la Générale d’Imaginaire, la Chaloupe, ou Délit de Façade. On emboîtera ici le pas à sept compagnies, Action d’Espace, les Arts Oseurs, La Baleine-cargo, Les Fugaces, La Hurlante, le Groupe ToNNe et No Tunes international, qui se sont réunis en janvier 2019 pour partager leurs raisons de choisir cette dramaturgie mêlant texte et mouvement. En quoi bouleverse-t-elle les relations au public ? On envisagera d’abord la façon dont la scénographie, en jouant avec les regards, renouvelle les plaisirs du contact et de l’échange. On verra ensuite que déplacement et texte démultiplient les émotions. Et si la déambulation était le lieu mouvant où se rejoue l’essence des relations humaines ?

Mobilis in mobili

Brasser les spectateurs, proposer différents types d’espaces, jouer au cœur du public, varier les distances et les points de vue, les perspectives et la délimitation de l’espace de jeu font partie des plaisirs d’écriture et d’interprétation de la déambulation. Ils participent à l’investissement du public dans la narration.

Cette forme de théâtre pauvre, ou « théâtre à mains nues », ne s’encombre guère de décors, préférant s’appuyer sur les espaces-clés que la ville lui propose. Le repérage et le choix du parcours, en amont et sur place, ancrent le spectacle dans le territoire, influent sur son rythme. Nous sommes loin des modes d’apparition, d’irruption sauvage, de faits divers, revendiqués par certaines compagnies historiques. Ici, les artistes proposent davantage au public une aventure à regarder et à vivre du début à la fin, dans des conditions optimales. C’est pourquoi il est convoqué en un point et une heure précis ; la jauge idéale, anticipée dès le processus d’écriture, influant sur les déplacements et le jeu.

La variation du dispositif scénographique se révèle ainsi proche du montage cinématographique, avec effets de zoom, gros plan, travelling ou plan large. On constate d’ailleurs la recherche de modes de jeux assez sobres, intérieurs, plus proches d’un jeu naturaliste de type cinéma que de la commedia dell’arte ou du bouffon. L’adresse directe aux spectateurs est courante, qu’elle soit incarnée ou distanciée par un récitant.

Histoires d’œil

Si les comédiens usent souvent de surplombs pour être mieux vus et entendus, on constate pourtant un phénomène d’horizontalité des regards. Les acteurs sont debout parmi les spectateurs, au coude à coude, « de toute leur hauteur et seulement de leur hauteur », comme dit François Rascalou d’Action d’Espace, en « plongeant au fond de leurs yeux jusque dans leur culotte » affirme Périne Faivre des Arts Oseurs.

Cette relation de proximité entre ceux qui jouent et ceux qui regardent, amplifiée par divers procédés d’échange direct - débats, apéros, utilisation des vrais noms des comédiens, aide demandée aux spectateurs… - crée une complicité forte, une impression de participer ensemble à la même histoire. Cette humilité ménage, à travers quelques prises de risque, des moments de grâce dans les relations, une proxémie qui se joue des barrières scénographiques habituelles.

Le public peut choisir sa distance, créer le montage qui lui convient, focaliser sur l’environnement ou la scène proposée. Une triangulaire des regards se crée, un jeu de ricochets où le spectateur devient ultra-sensible, lecteur de signes. Il réexamine autrement la ville, le mot, ses compagnons de spectacle et saisit la « possibilité de poétiser les espaces quotidiens » comme le défend Cécile Le Meignan des Fugaces. Texte, corps, architecture et présence des autres entrent en résonnance.

Le sens de la marche

Qu’est-ce qui nous fait marcher ? A la manière des récits des philosophes arpenteurs et des écrivains voyageurs, la déambulation théâtrale tire son sens du parcours, d’une narration célébrant moins l’exploit que le cheminement. Le déplacement trouve son moteur et son rythme dans son sujet : enquête, fugue, révolte, découverte bouleversante… A proprement parler, on suit l’histoire.
Marcher ensemble dans la rue, faire mouvement commun, aller de concert vers un but lointain, traverser une ville en se réappropriant les espaces publics ; la déambulation se rapproche d’une manifestation, d’un être ensemble revendicatif. Laura Dahan des Fugaces évoque « le choix politique de mettre le spectateur en action ».

Dans leur rapport au public, ces artistes semblent moins recourir à la provocation, la harangue, la fanfaronnade ou à la promesse d’un simple divertissement, qu’inviter à participer pleinement à la progression d’une histoire. Le contact est au cœur du dispositif.

Déconnectés du virtuel, nous sommes refamiliarisés avec la présence sensible.

Dans son essai Contact, pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, le philosophe mécanicien moto Matthew Crawford évoque la nécessité de nous soustraire des interfaces pour toucher du doigt les véritables rouages, reconquérir sensations, affects, liens aux autres : la « vie solide ». A l’instar d’une fête impromptue des voisins ou d’une ZAD éphémère, ces déambulations recréent de la convivialité, de la matérialité : on se fraie un chemin parmi les corps, on met la main à la pâte, on trinque, on se parle. On expérimente une poétique de la rencontre. La coprésence invente ou réactive des modes de partage : « Ça sent la vie, ça sent le bonheur » observe Fabrice Watelet de No Tunes.

Eprouver la relation

Le déplacement, par ailleurs, ravive les relations. Le mouvement génère des micro-événements au sein de la jauge qui se décompose et se reconstruit sans cesse. Dans le bouillonnement du spectacle, des changements de point de vue, des séparations et des ajustements labourent et remuent le public. On y vit des situations. On s’éloigne, on se perd, on se retrouve. Tels Orphée et Eurydice, nous éprouvons le lien qui nous unit. Se rejouent les abandons, les deuils et les attachements qui trament nos vies. Tour à tour fragilisés, renforcés ou ébaudis, « on se sent puissamment humains » comme le souligne François Rascalou. La prise de risque génère une humilité.
Impliqués, liés à l’histoire, les spectateurs font corps, se découvrent tour à tour citoyens, témoins, soutiens. Ils nourrissent les rangs d’un cortège, d’une visite guidée, aident à reconstruire un chemin de vie. Dans cette perpétuelle « redistribution des cartes », comme la nomme Françoise Guillaumond de la Baleine-cargo, il apparaît que la vie est avant tout collaborative. Car la déambulation théâtrale, c’est aussi l’expérience d’une forme de confiance. De réajustement. Maître de sa place et de sa distance, le public peut y savourer son investissement ou sa liberté. Le silence qui se crée devient l’indice d’une écoute, d’une conscience de la fragilité du moment.

Du latin relatio : porter à nouveau, rapporter, relater

Empruntant parfois au chemin de croix ou au pèlerinage, la plupart de ces récits permettent d’endosser collectivement une épreuve, de se libérer d’un poids. Pour Caroline Caro de La Hurlante, « on gravit quelque chose ensemble », tandis que pour Périne Faivre « quelque chose se joue de sacré qui vient re-raconter l’histoire des Hommes. » Ce faisant, l’assemblée reproduit des artefacts de rituels sociaux : enterrement, déménagement, tournée, marche contestataire, déménagement… Dans ce déplacement, les personnages emportent cartons, piano-charrette, cube rouge, bidons en plastique, guirlande de fanions ou valises : objets encombrants tout autant qu’appuis. Le public leur prête main forte, partage cette charge, métaphore de tout ce qui nous échoit : lourd passé, héritage embarrassant. Comme le suggère son étymologie latine, la relation s’établit sur ce partage du lest.

On est venu entendre une nouvelle fois l’histoire, partager la culpabilité, la mémoire, l’indignation, l’espoir.

Le théâtre, lieu de la répétition, rejoue le traumatisme, le basculement ou la transition, mais ensemble. Ainsi, ce qui pesait trop cruellement sur quelques individus soudain s’allège.

Panser la vie

Notons, pour finir, qu’il n’est pas anodin de porter dehors des écritures de l’intimité et du témoignage, a priori non destinées au théâtre. Ces adaptations de romans de Magyd Cherfi, Annie Ernaux, Lola Lafon ou de textes composés par les compagnies se révèlent au croisement de blessures sociales : immigration, guerre, luttes des femmes ou de la jeunesse des quartiers, folie, rêves de révolution, autant de sujets complexes et douloureux qui nécessitent un cheminement pour être assimilés, acceptés. La déambulation se donne en quelque sorte pour mission de prendre en charge les traumatismes du monde et de les exposer sur la place publique pour tenter de les réparer. Cette démarche de guérison nous semble faire écho à l’essai Réparer le monde dans lequel Alexandre Geffen observe l’éclosion, depuis une trentaine d’années, d’une nouvelle ambition de la littérature : retisser les liens d’une humanité fragilisée, faire œuvre de reprise en raccommodant, par les mots, les dilacérations sociales.

Chaque compagnie, à sa façon, propose des manières de se rassembler dans la rue pour affronter les histoires personnelles ou collectives et les mettre en mots. Faute de pouvoir revivre actuellement cet être ensemble fait de complicité et de bienveillance, il nous semble important de garder le souvenir de son intensité.


Auteur.e.s : Mathurin Gasparini, directeur artistique du Groupe ToNNE
et Stéphanie Ruffier, professeure agrégée de lettres-théâtre.
Illustrateur : Goupil
Coordination générale : Sylvain Marchand, Responsable du Pôle Ressource-Transmission à l’Atelier 231

La déambulation théâtrale, attendris ensemble - Avril 2020